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Femmes imaginaires

Vanessa

Je l’apercevrais pour la première fois dans son jardin, à quatre pattes, grattant la terre, arrachant les mauvaises herbes, pressée d’arriver au bout de la plate-bande avant l’orage. La lumière tardive me rappellerait le ciel d’Islande. Ces nuages nets, cet air pur, les maisons découpées sur l’horizon comme dans une peinture naïve.
Vanessa ne serait que très peu vêtue : une minijupe très courte, mais assez souple pour retomber sur sa croupe offerte au soleil couchant (des fesses apparemment minuscules) ; puis de longues cuisses véritablement squelettiques, des genoux osseux, des mollets quasiment invisibles. Au-dessus de la jupe, une bonne plage découverte jusqu’à un débardeur minimal, une plage avec nombril et surtout ces côtes qui me rappellent les images des déportés découverts dans les camps de concentration nazis, à la fin de la seconde Guerre mondiale. Enfin, je remarquerais ces bras comme des tentacules de calamar, fins, blancs, ondulants.

. . .

On vivrait ensemble depuis quelques temps déjà. Je l’encouragerais dans son anorexie ; et pour cela, la plupart du temps, je ne ferais tout simplement rien. Habituellement, elle s’y complairait sans aide particulière. Mais parfois, elle me demanderait :

– Tu crois que je devrais voir un psychiatre ?

Je ne répondrais pas tout de suite, car... vous savez bien : quand vous donnez à une femme une réponse immédiate, elle le ressent comme une envie de se débarrasser de la question ; alors elle demande une précision supplémentaire, ou bien elle boude et au bout d’un moment c’est vous qui ne voyez plus d’autres solutions que de revenir sur le sujet pour mettre un terme à un épais silence. De toute manière, on ne finit jamais aussi vite qu’on l’aurait voulu. Croyez-moi, pour se débarrasser vraiment de la question, mieux vaut prendre le temps de faire semblant de réfléchir.

– Un psychiatre ? Mais tu n’es pas folle, Vanessa !

Elle hésiterait, balançant entre l’évidence de son délitement physiologique et la nécessité psychologique de le refouler. J’imaginerais son cerveau comme un central téléphonique archaïque où les connexions mécaniques s’accompagneraient d’incessants cliquetis. Mais ce ne serait là, bien sûr, qu’un effet de mon imagination. En fait, je savourerais le silence de ses neurones affolés par l’insoluble contradiction, j’attendrais patiemment, voluptueusement. Alors, elle essaierait une voie médiane :

– Je pourrais peut-être quand même faire un petit contrôle, tu ne crois pas ?

Quelques secondes de réflexion feinte, puis la dissuader gentiment de se soumettre à un contrôle quelconque.

– Tu ne te sens pas bien ?

– Si, ça va ; mais...

– Tant que tu te sens bien, je crois que tu n’as aucune raison de t’inquiéter.

Et pour lui prouver qu’elle n’a pas de raisons de s’inquiéter, je m’approcherais d’elle, je la caresserais, je l’embrasserais ; et en se laissant faire, elle se sentirait normale, comme toutes les femmes qui se laissent caresser et embrasser par un homme. J'aurais pris possession de Vanessa comme on acquiert une œuvre d’art, étrange objet jailli du cerveau dérangé d’un hypothétique Modigliani. Je lui ferais l’amour comme on écoute Chopin, avec passion, frénésie, en fermant les yeux. Ce corps décharné, osseux, sur lequel je me démènerais, évoquerait des images de tuyaux, de câbles, de robot androïde mal imité, mais conçu tout de même pour faire jouir les humains mâles à la recherche de plaisirs spéciaux. Son délabrement physique lui interdirait d’éprouver le moindre plaisir, et ce serait bien normal : un tableau ne ressent rien quand on le regarde avec admiration. Entre l’œuvre et son contemplateur, le plaisir est toujours à sens unique.