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Femmes imaginaires

Monique

Le soleil commencerait à décliner ; un samedi de plus qui s’achèverait par le rangement optimisé, dans le frigo, des nombreux achats destinés à survivre jusqu’au lundi. La sonnerie retentirait, j’ouvrirais la porte. Elle se tiendrait majestueusement devant moi, obstruant la plus grande partie du couloir et débordant du cadre de la porte. Blouse noire à grandes fleurs rouges laissant avantageusement paraître des poignets de catcheuses ; jupe plissée bordeaux, couvrant tout juste les genoux et dévoilant ses mollets de brontosaure albinos. Elle me regarderait comme une maman sévère mais juste, bien décidée à réussir l’éducation de son rejeton, tenant le livre de la vérité serré entre ses deux mains apaisantes et bénissantes. Elle me demanderait :

– Est-ce que vous lisez la Bible ?

Répondre « Oui », ce serait mentir à cette maman si bonne, si protectrice et (déjà) adorée ; ce à quoi il ne faut jamais se risquer. En outre, cela pourrait la faire fuir vers d’autres territoires dont l’édification morale lui paraîtrait plus urgente.

– Euh... Non, ça sert à quoi ?

- À assurer le salut de votre âme dans l'Au-delà.

- Ouaaah !!! Cool !

Un discret sourire trahirait son contentement, à découvrir une de plus de ces âmes à sauver, que le Très-Haut aimait à placer sur son chemin.

– Dieu prend soin de toutes Ses créatures. Sa parole s’adresse à chacun de nous.

– Ah bon ? Entrez !

Elle inclinerait légèrement le torse pour pouvoir passer en diagonale par la largeur de ma porte d'entrée. Je lui dirais que j'étais justement en train de me préparer un café, si elle en voulait un aussi. Elle en voudrait un aussi. Je songerais un instant à l'inviter à la salle à manger, mais je jugerais alors le format de mes chaises sans commune mesure avec les dimensions du bassin manifestement fertile de ma visiteuse. Je la prierais donc de prendre place sur le canapé chinois, une solide construction de bois massif, que quinze siècles de guerres, de séismes et de révolutions n’avaient pas suffi à lézarder.
Elle parlerait avec conviction, sans intonation exagérée, sans rubato factice ; je la regarderais d’un air grave et réceptif, non sans glisser toutefois quelques regards ambigus vers ses mollets blafards qui, de plus en plus souvent, me feraient perdre le fil de son discours, au profit d'une sournoise fascination. Un peu comme Mahler dans sa dixième symphonie, introduisant fugitivement, au fil du thème céleste de son mouvement final, de machiavéliques dissonances qui finiront par entraîner tout l’orchestre dans le plus terrifiant des cauchemars.
Bientôt, le discours de la prophétesse ne me parviendrait plus que comme un murmure lointain. Je me laisserais glisser du canapé. Assis par terre, aux pieds de Monique, je passerais lentement mes mains derrière ses jambes et commencerais à caresser doucement ses mollets du bout des doigts avant d'y poser mes lèvres. Il me semblerait alors entendre un soupir, puis plus rien.
Par un effet d'hypnose, tout réalité disparaîtrait, hormis les quelques centimètres carrés de peau que j'aurais sous les yeux. Je fermerais les yeux et je verrais un livre ouvert, un livre d'astronomie théorique. Sur la page de gauche, une représentation de deux formes blanches, allongées verticalement, assez fines à la base et s'élargissant vers le haut en un galbe généreux. Sous la figure, je lirais : Structure de l'Univers. Sur la page de droite, des équations assez compliquées qui expliqueraient pourquoi, après le Bing Bang, les milliards de trillions de tonnes de particules ne furent pas projetées dans tous les sens (comme on l'avait cru après Einstein), mais seulement dans deux directions distinctes, formant un Univers en deux lobes laiteux perdus dans une obscurité infinie.