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Femmes imaginaires

Laure

Laure, ma déesse : grande, sombre, cheveux bruns plutôt longs, sérieuse, légèrement préoccupée mais sans inquiétude excessive, sans aucun signe de bêtise ni d’intelligence ; ni renfermée, ni vraiment ouverte ; ni intéressée, ni indifférente.
Anatomie étrange, marquée par cette fascinante implantation d’une cage thoracique proéminente, comme un ascenseur circulaire immobilisé vers le haut d’une tour panoramique. Cette construction évoquerait diffusément une intention artificielle, une fabrication guidée par des ambitions fonctionnelles et esthétiques plus ou moins contradictoires. Ce seraient alors des carrosseries de vieilles voitures qui s’esquisseraient devant moi : la cage thoracique de Laure et le radiateur des Rolls-Royce d’avant-guerre. Et ces deux seins comme les phares des Citroën noires, chères aux gangsters du cinéma muet.
Ainsi, Laure ne bénéficierait pas de l’attention et de la protection que Dieu accorde habituellement à chacune de ses créatures. Maladroitement conçue par un groupe industriel d’ingénierie biologique, mise au point par des spécialistes désespérément imperméables aux exigences d’une sensibilité et d’une sensualité féminines implantées en elle comme par erreur, abandonnée par les mêmes au milieu de l’espèce humaine, Laure nécessiterait l’intervention pressante d’un homme qui saurait deviner et apprécier sa profonde étrangeté physique et psychique, et trouver des réponses à ses attentes impénétrables ; en un mot, elle aurait besoin de moi.
Mes lèvres figées effleureraient interminablement l’une des interminables cuisses de Laure. J’entrouvrirais mes paupières et accommoderais ma vue sur les minuscules poils translucides et alignés, glissant sous mes yeux comme les bouleaux des interminables forêts de Sibérie, qui vous hypnotisent à la fenêtre du Transsibérien. Tétanisé par l’immuable texture épidermique d’une cuisse défilante, je percevrais au loin le cliquetis des boggies. Un jour, je lui proposerais de l’inviter au restaurant gastronomique et elle m’annoncerait avoir besoin, pour cette occasion, d’une nouvelle robe. Je lui demanderais si elle sait déjà laquelle elle veut et elle me répondrait qu’elle en a remarqué une, dans une vitrine.
On se trouverait ensemble à essayer cette robe, dans une petite boutique encombrée, l’image floue d’une vendeuse dispensable en arrière plan. Coupée en diagonale, cette improbable robe couvrirait en grande partie la cuisse droite de Laure et laisserait apparaître à gauche une cuisse – que dis-je !? – un baobab lisse, brun-doré et magistralement galbé. Vers la taille, toutes sortes de bandeaux de différentes nuances de brun et de beige, décrivant des spirales lévogyres et dextrogyres autour du bassin prometteur de Laure, donneraient l’impression d’une anarchie méticuleusement agencée. Plus haut, prédominerait une image de treillis, à la fois contraignant, par l’impression d’emprisonnement qui s’en dégagerait, et terriblement libertin, du fait des larges surfaces de peau qu’il encouragerait à conquérir. Ce serait une robe délirante, du style habituellement réservé aux défilés de mode. Mais miraculeusement, elle existerait en magasin, avec la température de lavage et les points du repassage, le pays d’origine, les pour-cent de polyamide et de polyester, tout !
Laure me demanderait comment je trouve. Je lui dirais : « Vraiment parfait ! » Et puis soudain j’éprouverais le besoin d’en parler avec la vendeuse. Ne plus parler À Laure, mais parler DE Laure, histoire peut-être de la priver temporairement de sa capacité de sujet qui m’écrase de son envoûtant magnétisme, pour en faire un objet d’analyse.

– Ça lui va vraiment bien, vous ne trouvez pas ?

(Mais a-t-on déjà vu une vendeuse trouver qu’un vêtement hors de prix ne vous va pas ?)

– Oui, c’est tout à fait ce qui lui convient !

On parlerait de Laure. Et Laure se tairait, parce qu’elle comprendrait que l’on parle d’elle, et que son rôle, en ce moment, n’est pas d’émettre une opinion, mais d’écouter celles que « les autres » estiment utile d’avancer à son sujet. Apprécierait-elle cette situation ? Inconnaissables comme toujours chez elle, ses hypothétiques sentiments, qu’il faudrait essayer de deviner, sagement rangés derrière cette inaltérable inexpression. Et pour moi bien sûr, la satisfaction primaire de parler de l’objet « Laure », avec une (vendeuse) inconnue, comme on parlerait d’un tableau ou d’une poterie ancienne ; mais aussi la menace d’une vague frustration (inévitablement avec Laure, comme par exemple lorsque je caresserais son corps nu en cherchant vainement d’éventuels endroits sensibles dont l’attouchement provoquerait une réaction visible), incertitude définitive quant au résultat de cette manœuvre et, plus généralement, quant à ma capacité à inspirer à Laure quoi que ce soit. Elle nous regarderait un instant, la vendeuse et moi, puis sans un mot, elle se retournerait du côté du miroir, prenant des poses, définitivement solitaire dans le monde des humains.

. . .

Assise presque nue sur le bord du lit, mais avec son soutien-gorge, les bras tendus, les mains sur l’arête du matelas, une jambe pliée à angle droit reposant sur la pointe du pied, l’autre jambe plus étendue vers l’avant. La tête penchée fixant un point du sol légèrement vers sa droite ; ses cheveux brun-sombre abondants épais et longs, pendant sagement dans son dos, la moue imperceptiblement crispée. Je la contemplerais en hésitant à m’emparer de ce corps et à en jouir, mais je me saurais incapable de posséder Laure sans élégance. Peut-être faudrait-il passer mes mains sous ses genoux et la renverser en arrière, puis la tourner d’un quart de tour pour l’aligner sur la longueur du lit. Mais si cette rotation s’effectuait autour de son bassin (comme les lois de la physique le laissent craindre) elle se retrouverait bien près du bord et tout le monde sait qu’il est inconfortable, voire dangereux, de faire l’amour dans cette situation (voir à ce sujet, les études encyclopédiques menées par Anton Tchekhov, sur les banalités intégrales de la vie quotidienne). Compléterais-je le mouvement de rotation envisagé par une translation vers le centre du lit ? Hélas, l’expérience nous enseigne que, sur le plan chorégraphique, une telle opération s’apparente plus à un déblaiement de voirie qu’à une parade amoureuse.
Je resterais longtemps immobile, ne sachant plus avec certitude si le plaisir de posséder Laure serait vraiment supérieur à celui de me laisser submerger par la contemplation de sa silhouette. Nous serions figés comme les personnages d'un manège hors-service. Soudain cette fixité dépasserait le seuil du supportable. Dans un râle d’asthmatique, je basculerais comme un oiseau-plongeur et tenterais, par un ultime sursaut d’héroïsme intéressé, de garder Laure dans mon champ de vision. Mais un bouillon de larmes viendrait aussitôt brûler mon visage et dissoudre à jamais l’image de Laure, ma déesse.