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Femmes imaginaires

Eva

Une grande femme blonde aux cheveux méticuleusement peignés sur le côté et petite queue de cheval bien proprette, avec des bijoux charmants, ni trop ni trop peu, perles et or, un rouge à lèvre discret, de bon goût, des jeans de qualité et une blouse en soie très bien assortie, bref le genre de femme « d’allure moderne » qui sait toujours « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas ». En temps normal, j’appelle cela : une petite bourgeoise de merde. Mais là ce serait différent : affalée sur le bord du comptoir clinquant du Casino, pleurant doucement, fronçant le nez, reniflant et essuyant de temps à autre sa rosée lacrymale, la bourgeoise de merde offrirait exceptionnellement un spectacle attendrissant. Ayant avalé la dernière gorgée de mon second B52, le moment me paraîtrait propice à une intervention.

- C’est l’heure ! Il faut y aller, sinon on va manquer le film !

Reprenant rapidement une contenance de bourgeoise bien élevée :

- Quel film ?

- Ah ! Vous ne veniez pas pour le film ? Vous devriez venir, ça devrait être assez drôle.

- Mais c’est quoi comme film ?

- Thank you, Mr. Moto

- Je ne connais pas ; ça vient de sortir ?

- Non, ça date de 1938.

- Ah ! Bon !

- Vous voulez bien m’accompagner ? Je vais prendre un billet pour vous.

- D’accord.

En ressortant de la salle, une heure et quart plus tard, je me trouverais dans l’obligation d’imaginer une suite à donner à ce bon début. Hélas, les effets des B52 seraient déjà retombés, et je me verrais hésiter, pour ne pas dire : angoisser, mais c’est elle qui me tendrait une perche.

- Vous venez souvent voir des films ici ?

Elle s’en foutrait, bien sûr, mais il aurait fallu poser la question : « ça se fait », en pareil cas.

- Oui, oui. Je vais rarement en voir ailleurs. En général, les nouveaux films ne me touchent pas. On dirait que tout a déjà été fait et que seule la surenchère de délire, de violence et d’effets spéciaux peut encore se vendre.

Ma réponse dépasserait manifestement, en longueur, les limites de la bienséance. J’aurais dû répondre : « Oui, oui, Je vais rarement en voir ailleurs. » STOP. Une réponse plus longue que la question ! « Ça ne se fait pas. » Elle le montrerait en changeant d’expression : jusqu’à « …rarement en voir ailleurs. », elle écouterait, sa tête légèrement inclinée de mon côté, avec au niveau des sourcils un petit pincement emblématique de la concentration intellectuelle. Mais à partir de : « En général,… », le pincement se relâcherait subitement, la tête tournerait de quelques degrés dans la direction opposée. À ce moment-là, un homme à qui il reste une bribe d’éducation abrège immédiatement, sentant qu’il a dépassé les limites. Mais moi, fils de prolétaire imperméable aux conventions de la bonne société, esclave de mes spontanéités, habitué à la compagnie de ceux qui picolent à la bouteille, je pataugerais lourdement dans l’impair. Et pourtant…
En bavardant, on marcherait. Elle me côtoierait docilement comme s’il était convenu que nous allions au même endroit.

- Vous venez boire quelque chose chez moi.

Elle dirait « Oui ». C’est comme ça, les femmes imaginaires : beaucoup plus simple que les vraies.