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Femmes imaginaires

Astrid

Madame la Rédactrice,
Permettez-moi de réagir à l’article paru dans le numéro du 13 juin de votre revue Le couple : une alchimie imprévisible. Je m’étonne en effet qu’un périodique qui se présente comme militant pour la cause féministe puisse tomber dans la mode des fadaises « arrangeantes », alors qu’il est clair qu’aucun « arrangement » avec les hommes ne peut être vivable pour une femme. La raison en est que l’homme est toujours prêt à tous les « arrangements » imaginables, dès l’instant où il a l’impression que cela laisse la porte ouverte à ses ambitions dominatrices, en particulier sur le plan sexuel. On ne saurait mieux résumer cet état d’esprit que François Raux : « La séduction a toujours été une histoire de manipulation. »
Forte de cette conviction que, pour l’homme, la fin justifie tous les moyens, j’oppose à vos « arrangements » sans espoir, une véritable stratégie de couple qui a fait ses preuves. Vous préconisez la paix des sexes et, croyez-moi, j’expérimente au quotidien une paix absolue depuis plus de 25 ans, dans le cadre d’un mariage que mes amies commencent à m’envier, sans toujours oser l’avouer, tant leurs inhibitions paraissent tenaces. À cet égard, il faut bien admettre que l’article susmentionné ne contribue en rien à libérer la femme de l’autocensure que son éducation lui a si bien appris à s’imposer.
Le rapport de couple que j’ai rapidement instauré entre mon mari et moi est fondé sur le principe de la douche écossaise et sur celui de la maîtrise du terrain de l’adversaire. La douche écossaise consiste plus concrètement à se présenter à chaque instant sous un jour aussi imprévisible que les prétentions contradictoires que l’on formule à l’égard de son conjoint. Cette attitude insaisissable, qui soit dit en passant, devient rapidement une seconde nature, maintient la surprise, empêche toute routine de s’établir et fait échec à la tendance naturelle de l’homme à considérer comme acquis pour toujours ce qu’il a obtenu une fois ; elle l’oblige à rester en permanence à l’écoute, dans une attente inquiète de nouvelles exigences. Il s’agit naturellement de doser cet effet afin d’éviter que, dans une vaine tentative pour prévoir ou deviner les prochains diktats auxquels il aura à faire face, l’angoisse s’exacerbe jusqu’à une explosion incontrôlable. En effet, si la femme a montré, en tous lieux et en tous temps, qu’elle était capable d’une résignation à toute épreuve, même dans les situations les plus scandaleusement intolérables, l’homme fonctionne en revanche avec des seuils au-dessus desquels il libère ses tensions psychologiques dans un soudain déchaînement de violence tournée soit contre les autres, soit contre lui-même. Or, si un tel événement est effectivement libérateur pour l’homme, il s’avère, qu’on le veuille ou non, passablement traumatisant pour la femme qui, après cet épisode, restera toujours plus ou moins anxieuse de la répétition d’un épisode semblable.
Ensuite, une nourriture aphrodisiaque est souhaitable dans toutes les situations : il est évident que lorsque j’éprouve l’envie d’un rapport, cela permet de garantir des performances acceptables – et même plus ! – de la part de mon mari. Mais le procédé trouve aussi son avantage lorsque je n’éprouve pas le besoin d'une relation. Dans ce cas en effet, la tactique consiste à répondre aux pulsions que provoquent chez lui les stimulants administrés, par des manifestations d’attention et de tendresse de chaque instant, mais en évitant soigneusement toute possibilité de satisfaction sexuelle. Dans ce genre de contexte, l’homme cherche souvent à susciter la compassion en faisant état de douleurs physiques, de préoccupations (professionnelles ou autres), de manifestations d’anxiété qu’il prétend vouloir comprendre ou dominer, etc. En un mot, il tente d’amener la femme à vouloir le consoler, sous-entendu que cette consolation finira forcément par déboucher sur une partie de jambes en l’air. Or c’est justement dans le caractère sous-entendu de la chose que se situe la clé de la stratégie que je préconise : la société en général et l’homme en particulier sont trop hypocrites pour admettre que le besoin de consolation puisse être explicitement formulé en termes de copulation. Les protagonistes sont censés arriver à un consensus tacite sur ce point.
Rien n’empêche dès lors de jouer à ne pas comprendre. Il s’agira en particulier de rester constamment près de lui (ne serait-ce que pour éviter qu’il profite d’un moment de solitude pour se masturber) et de manifester une écoute attentive et bienveillante à ses prétendus problèmes, en suggérant même certaines solutions, afin de se présenter sous un jour actif et constructif. Il est en effet important de se montrer irréprochable sur ce point, car l’homme n’hésite jamais à vous reprocher votre manque d’efforts pour le comprendre, s’il sent que ses tentatives d’apitoiement sont menacées de courir à l’échec.
Ce double jeu qui le prive de toute possibilité de se satisfaire lui-même en lui laissant l’illusion de vous faire tomber dans son piège se révèle particulièrement fructueux car c’est précisément ce puissant cocktail de frustrations et d’espoirs entretenus qui garantira, croyez-moi Madame la Rédactrice et fidèles Lectrices, la docilité indéfectible de vos chers maris.