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Femmes imaginaires

Aramata

L'entremetteur : petit, rondelet, gesticulant et volubile. Le père : grand sec emballé, enturbanné, grave. Il souffre de devoir vendre l'une de ses filles. On essaie de me faire culpabiliser pour augmenter le prix : la culpabilité existe-t-elle dans l’hindouisme ? Sinon, le vendeur connaît-il suffisamment la psychologie occidentale pour savoir jouer de la culpabilité ?
Je lui expliquerais que je la veux grande, pas plus que moi mais presque autant ; disons 1m.75, et très mince. On négocierait en anglais. Et la poitrine ? Important, n’est-ce pas ? Mais la poitrine… non décidément, je ne saurais pas quoi dire, aucune idée sur la poitrine. Cela ne m’effleurerait pas l’esprit. Le fantasme n’a pas à être complet. Souvent, il se fixe sur des détails infimes et ignore tout le reste. Voilà pourquoi il arrive qu’un homme se marie avec une personne que tout le monde trouve affreusement laide. Parce que son regard s’est posé sur le détail dont il a toujours rêvé. Ou peut-être n’en avait-il jamais rêvé, mais alors il fut subitement fasciné en le voyant. Marié avec un détail, il bande sur un détail et vivra sa vie avec ce détail. Une situation qui suffit dans le fond à combler son besoin d’intégration sociale, fonction principale du mariage, le besoin de pouvoir dire « ma femme ceci… », « ma femme cela… ». Le célibat royalement assumé, avec cette pointe de sous-entendu qui laisse entrevoir les nomadismes sexuels les plus enivrants, reste une coquetterie d’intellectuel, un petit jeu qui nécessite une bonne maîtrise du langage, de la gestique, de la grimacique. Dans les milieux populaires, dans les soirées avec les copains de l’usine ou du chantier, l’homme célibataire se sent mal. Il se vante maladroitement de sa liberté et on ne le croit pas, on cherche les indices du malaise et on les trouve, évidemment. Donc je ne poserais aucune condition sur la poitrine, en revanche je voudrais bien une petite… enfin quoi, un petit… duvet ! Mais oui, vous savez, sur la lèvre supérieure. Comment dit-on duvet, en anglais ? Bon alors une moustache, n’ayons pas peur des mots, mais n’exagérons pas quand même : une PETITE moustache.

- OK, my friend, no problem.

Le lendemain, je traînerais les pieds sur le chemin du rendez-vous. Pourquoi ? Culpabilité ? Indécision ? Doute ? Je n’aurais pas vraiment envie d’y arriver, mais j’y arriverais malgré moi. Comme aux dimanches soirs de retour en caserne à l’école de recrue : j’ai toujours espéré qu’un accident de parcours me fasse bifurquer vers l’hôpital ou (pourquoi pas ?) la mort (Ô ! Douce conclusion !). Ou alors au moins une bonne bronchite, avec 40 de fièvre. Non ? Bon, alors un bouchon sur la route, c’est pas trop demander, quand même ! Juste une heure de retard, une heure de moins. Une heure seulement sur 300 jours de mobilisation ! Mais même cela ne me fut point accordé : j’y suis toujours arrivé sans conviction, sans accident, sans fièvre, sans retard. Donc j’arriverais chez my friend ; il serait là, volubile même sans rien dire : visiblement fait pour parler, même quand il se tait. Accueillant comme un représentant d’assurance-vie qui s’apprête à vous démontrer que si vous mourez, vous serez content de recevoir cent mille balles… enfin (baisser les yeux, baisser le ton) ceux que vous laisserez, bien sûr (Amen).

- Hello, my friend !

Le père serait là, toujours aussi impénétrable, à l’exact centre de gravité entre le mépris et la reconnaissance pour celui qui va acheter sa fille comme une vulgaire marchandise (Honte à toi, chien d’infidèle !) et qui va lui donner mille dollars pour cela (Merci à toi, noble étranger !). Et puis, la fille ! Fière, 1m.75, finesse de mannequin, la rectitude des peuples libres, cette peau d’amande ! Ce regard de laser noir qui paraît émerger du fond de cinq mille ans de culture et en porter toute la mémoire. Vêtue d’un long… quoi ? Comment appellent-ils ces habits flottants qui font trois fois le tour (l’urgence des sens s’accommode plutôt mal de la consultation des encyclopédies) ? Bref, avec des couleurs, avec des fleurs, un emballage de fête sans début ni fin ni col ni manche et que l’on ne peut s’empêcher d’imaginer tombant tout d’une pièce en signe d’offrande. Ce serait parfait.
Mais il y aurait tout de même une question : que font-ils aux petites filles, dans ce pays ?

- Vous êtes sûre qu’elle est… entière, enfin…

- Bien sûr, bien sûr, elle n’est même jamais sortie de chez elle !

- Non, attendez, je ne parle pas de virginité, ça je m’en fiche. Je voulais parler de ces rites, vous savez, les mutilations.

- Ha, ha, ha ! On n’est pas musulman, ici !

Ouais, et alors ? Parce que les musulmans seraient les seuls à s’adonner à ce genre de pratiques ? Qu’est-ce que j’en sais ? Décidément, s’il faut faire des études universitaires pour pouvoir fantasmer tranquillement, où va-t-on ? En tout cas je préfère vérifier.

- On peut voir ?

- OK, OK.

Il expliquerait ma demande à la statue paternelle qui acquiescerait (me semblerait-il). Un signe de main et sa fille comprendrait qu’il faudrait se diriger vers la pièce de derrière. My friend m’enjoindrait sobrement de le suivre. Deux mots du père : la fille baisse les yeux, dénoue quelque chose, le machin tombe, elle se couche sur une sorte de divan, les cuisses légèrement écartées. Le père poserait deux doigts sur les bords du pubis et tirerait la peau vers le haut, sans regarder, me regardant moi, très loin de la reconnaissance, cette fois, il me haïrait totalement de son regard chirurgical. Mais j’aurais un bon prétexte de ne pas soutenir son regard : j’aurais autre chose à examiner ! Tout aurait l’air normal, mais je prendrais mon temps, non pas pour humilier la fille, mais bien pour humilier le père à qui j’éprouverais tout à coup le besoin de rendre la monnaie de sa haine.

- Bon, ça va.

Oh ! et puis zut ! Tout à coup j’en ai marre de cette séance. On change de bobine : elle serait dans l’avion, à côté de moi. Elle regarderait par le hublot. Je n’aurais encore jamais entendu le son de sa voix. On volerait vers l’Europe.