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Femmes imaginaires

Annie la Reine

Ce serait un soir de blues, après une de ces journées de déceptions accumulées, où les objectifs n’auraient pas été atteints, ces objectifs qui brusquement se mettraient à puer l’esclavage et à inspirer une utopique rébellion. Alors je marcherais au hasard, en maudissant les cacas des chiens sur les trottoirs et en imaginant des enfers où je serais le diable. Après plusieurs bifurcations dans des rues inconnues, mes pas s’arrêteraient devant un bosquet d’arbres entre lesquels j’aperevrais la lumière d’une fenêtre. Une maison éclairée, au fond d’une futaie obscure, ferait remonter en moi des réminiscences de Petit Poucet. Mais ce serait le café du Château et non la maison de l’ogre. J’y entrerais, m’installerais à la table du coin au fond, commanderais une bière.
Apparemment, il n’y aurait là que des habitués (à part moi) qui oublieraient rapidement ma présence incongrue ou, tout au moins, feraient comme si… Ça rigolerait bien, les allusions fuseraient d’une table à l’autre, seuls les initiés pourraient décoder. Chopes de bière et carafes de blanc arriveraient pleines et repartiraient vides, dans une incessante navette de la salle au buffet. Le temps passerait, j’observerais silencieusement, puis… la porte s’ouvrirait : ce serait Annie la Reine.
Assez grande, fière de ses rondeurs, un regard qui aime bien et qui châtie mieux encore, elle s'assiérait près de la porte, en face de l’un des ivrognes les plus exubérants du lieu et lui intimerait l’ordre de commander trois décis. Les conversations reprendraient de plus belle en incluant cette nouvelle composante de l’assemblée. Les positions resteraient stables une quinzaine de minutes lorsque Annie entreprendrait de se déplacer d’une table. Cette fois, elle côtoierait un émigré italien, relativement discret, mais qui manifestement connaîtrait les conventions en usage : il s’empresserait de commander trois décis et un second verre. Un quart d’heure plus tard, nouvelle translation d’Annie, nouveau compagnon de beuverie, nouvelle commande de vin blanc.
À partir de là, il deviendrait possible d’extrapoler, dans l’espace et dans le temps, la trajectoire d’Annie, la conclusion de cette extrapolation ne laissant place à aucun doute : dans trois quarts d’heure, elle arriverait à ma table. Sortir avant ? Oh non, certainement pas ! Comment vous expliquer ? De mon côté, j’aurais bien sûr fini ma première bière depuis longtemps, j’aurais passé au Chardonne, j’aurais atteint ce palier au-dessus duquel on ne sent plus la puanteur des objectifs à atteindre et où par conséquent la rébellion n’apparaîtrait plus nécessaire. J’attendrais sans broncher, délicieusement inquiet, espérant et craignant en même temps qu’Annie la Reine ignore superbement la table de l’inconnu.
Elle ne l’ignora pas : à l’heure prévue, elle viendrait s’asseoir en face de moi, sous les regards vaguement désapprobateurs de ses fidèles sujets et me « proposerait » de commander à boire. Je m’exécuteais et à partir de ce moment-là elle ne ferait plus partie de la fête. Tous les autres se replieraient sur leur table, parlant à voix presque basse, comme si leur souveraine les avait trahis avec l’ennemi. Désormais, j’affronterais seul Annie la Reine.
Elle me raconterait son enfance en Turquie, un long voyage, comment elle aurait enseigner la langue française, en Espagne, à des enfants riches. Pourquoi elle aurait traversé la Méditerranée, à quel moment elle serait devenue serveuse dans un bar marocain pour touristes, combien d’admirateurs n'auraient fréquenté ce bar que pour elle. Puis elle s’interromprait :

– Mais toi, tu es qui ?

Et l’histoire recommencerait, mais cette fois elle serait née au Maroc et les enfants riches seraient turcs. Sa vie traverserait l’hyperespace et s’embarrasserait fort peu de chronologie. S’avisant tout à coup que les verres restaient vides depuis trop longtemps, elle m’ordonnerait de rempiler, mais je refuserais :

– Pour moi, ça va, j’ai plus soif. Mais, tu peux commander quelque chose, si tu veux.

Annie se tournerait vers le patron sans hésiter et demanderait trois décis. Les conversations s’arrêteraient net : Annie la Reine venait de commander elle-même. Le patron n’en croirait pas ses oreilles et s’approcherait de notre table pour obtenir confirmation puis, toujours méfiant, exigerait qu’Annie sorte l’argent à l’avance. Elle extirperait toute une quincaillerie de la poche de son manteau informe, trierait le montant exact, le poserait sur la table et reprendrait distraitement le récit de sa vie, en lorgnant du côté de l’intendance. Je flairerais le piège. Annie la Reine laisserait le patron remplir les verres puis tenterait alors brusquement de reprendre sa monnaie ; mais je l’en empêcherais en retenant son poignet et le patron s’empresserait de ramasser les pièces. Ce serait fait : Annie la Reine aurait payé ! Plus rien ne serait jamais comme avant, au café du Château.
La fermeture approchaerait… et aussi la vengeance : il était clair en effet qu’Annie ne pourrait pas rentrer chez elle par ses propres moyens et la règle voudrait, comme dans le jeu du Pierre Noir, que le perdant soit celui qui conserve la mauvaise carte à la fin de la partie. Or la trajectoire d’Annie, au mépris de toutes les extrapolations, se serait arrêtée à ma table : il m’incomberait donc de la ramener chez elle. Elle tenterait de se soulever de sa chaise : échec ! Le patron se fit menaçant : Polizeistunde ! Je traîneais Annie jusqu’à l’extérieur et là, heureusement, l’air frais de la nuit lui redonnerait un peu d’énergie ; elle se mettrait à marcher plus ou moins normalement. Elle n’habiterait qu’à quelques maisons de là, je la tirerais par la main. Devant chez elle, nouveaux problèmes : pas de lumière, pas d’ascenseur, elle ne trouverait pas sa clé. Nous réussirions finalement à entrer dans son appartement où elle s’effondrerait au milieu du vestibule.
J’hésiterais. La laisser là, par terre  ? Mais si demain on la retrouvait étouffée dans ses vomissures, avec mes empreintes sur la clé ? Je devrais peut-être la porter sur son lit, la déshabiller, pour son bien. Et une fois déshabillée… (Bah ! Au point où elle en est, elle ne s’en apercevrait même pas !) Mes idées éclateraient lentement, comme des bulles de Champagne et se matérialiseraient en lettres et en mots qui tourneraient de plus en plus vite sur la surface blanche de la porte d’entrée. Cette farandole éthylique commencerait à m’hypnotiser doucement, lorsque se produirait un événement imprévu : Annie se dresserait d’un bond devant moi, comme le diable à ressort jaillissant de sa boîte-surprise, me foudroyant de son regard qui châtie et me dirait (elle qui m’avait tutoyé toute la soirée), sur un ton qui n’aurait choqué personne à la Cour d’Angleterre :

– Votre présence ici, Monsieur, est totalement indésirable.

La porte se refermerait derrière mes pas ; puis se rouvrirait brièvement quelques secondes plus tard : Annie la Reine, plus lucide que jamais, vérifierait que je m’en allais vraiment.